Cellule 736

La porte de métal gémit un long moment avant de se taire dans un claquement brutal.  Sarosa lance un regard par dessus son épaule. Il veut goûter une dernière fois la lumière mordorée de la liberté. Mais le maton le pousse et la lourde chaîne qui entrave ses chevilles chante sur le sol carrelé.

C’est une grande prison à l’odeur de sueur. Les murs jaunis, ridés de fissures, couvent une armée de rats qui guettent le crépuscule. Les rongeurs sortent alors en file indienne, longent les murs dans un cliquetis de griffes minuscules. Ils se gavent des ordures qui jonchent le sol, s’attaquent aux hommes endormis, vengeurs de la gente animale. Les plantes grimpantes surgissent du moindre interstice de dallage, lancées à l’assaut des murs jusqu’aux néons sous lesquels dansent les chauves souris assoiffées de moustiques.

La plainte cristalline de la chaîne a réveillé les prisonniers. Au fur et à mesure que Sarosa progresse dans le couloir, des mains de toutes tailles et de toutes couleurs se penchent aux barreaux pour le regarder passer. Elles appartiennent aux pires criminels d’Indonésie: passeurs de plumes d’oiseaux rares, dealers de reptiles protégés, assassins d’éléphants et de grands singes.

Le maton lâche le bras de Sarosa et fait tinter son trousseau. Une étincelle dorée fuse dans la lumière verte des néons.  Avec la plus petite clé, il retire les menottes et les chaines. La plus longue ouvre la cellule. Numéro 736. Les barreaux ont été récemment renforcés de grillages. La seule dans ce cas. Un mauvais présage.

La cellule est sombre, humide et nauséabonde comme la gueule d’une hyène. Pour seul mobilier, trois seaux remplis de merde. Sept ombres s’entassent à même le sol. Les bras tremblent et les yeux oscillent entre Sarosa et une immense masse sombre dans un coin de la pièce. Sarosa distingue deux mains tatouées posées sur de courtes jambes. Un tabouret aussi, denrée rare. L’homme se lève et s’avance dans la lumière réverbérée par les murs du couloir. Sarosa reconnaît aussitôt ce visage bouffi aux yeux bridés comme des sourires. Cette langue de reptile qui passe trop souvent sur ses lèvres. Burhanuddin Angorro le fameux meurtrier des trois orangs-outans de kalimantan-Est.

Ce texte m’a été inspiré par un article du courrier international qui commençait ainsi: « Après l’arrestation et la condamnation en 2011 des assassins de trois orangs-outangs à kalimantan-Est […] les indonésiens qui élèvent chez eux des animaux d’espèces protégées ont pris peur. »

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