Le gorille

Toi, je t’aimais. Je t’aimais malgré la rage qui déformait ton visage noir. Malgré tes narines épatées qui soufflaient la violence. Malgré tes longues canines blanches qui menaçaient ma vie. D’ailleurs, je suis resté. Je n’ai pas bougé quand tu as jailli des fougères humides de rosée. Je n’ai pas cillé quand tu as planté ton regard brun dans mon cœur. Tu as eu beau hurler, te frapper la poitrine de tes mains immenses, j’ai souri. J’ai su à cet instant que notre histoire serait passionnée. J’ai su que je te comprendrais malgré les obstacles dressés entre nos deux espèces. Et c’est alors, seulement, que j’ai tremblé. Car à l’instant où tu t’es arrêté dans ta lancée, où tu as soudain semblé hésiter, j’ai vu percer dans ton regard de gorille furieux, le regard tendre que tu lançais à ta mère. Et quand ton corps noir trempé de brume s’est évanoui, englouti par cet océan de chlorophylle, j’ai eu soudain peur de te perdre.

 

J’ai aimé lorsque tu m’as effleuré pour la première fois. Je m’en souviendrais toujours. Plus de trois semaines que je gravissais la montagne quotidiennement pour te voir. Plus de trois semaines que tu m’ignorais totalement, le menton haut, les yeux pleins d’un orgueil aristocrate. Tu me laissais approcher tes compagnes, le regard ailleurs. Et malgré cette distance que tu laissais entre nous, ta présence pesait sur moi comme une délicieuse menace. Je savais que ton indifférence était feinte. Je savais qu’au moindre geste trop audacieux, tu serais sur moi, les muscles bandés, les yeux furieux. Alors je courbais l’échine et j’évitais ton regard. Je plantais mes mains dans l’humus et son parfum humide emplissait mes narines. Je grognais comme tes compagnes, je goutais même quelques fougères. Et j’étais heureuse de ce paradoxe ridicule : sûr de ta puissance tu me lançais ton indifférence au visage comme une insulte suprême, quand moi, fière de mon impertinence, je feignais de ne pas te voir alors que chacun de tes mouvements, je les notais dans mon carnet. Et puis ce jour-là, tu t’es levé et tu t’es arrêté près de moi. Je regardais le sol, et le scarabée livrer une bataille avec newton pour garder son équilibre sur la pointe d’une herbe. Mon cœur voulait briser mes côtes, mais j’ignorais si c’était la peur ou la joie qui lui insufflait cette envie de liberté. C’est alors que tu m’as donné ce petit coup d’épaule. J’ai senti les poils des tes bras immenses contre ma joue. J’ai levé la tête pour te voir. Tu regardais au loin comme pour me protéger d’un danger à venir. Et j’ai pleuré. Pleuré d’être acceptée, pleuré de comprendre soudain que je comptais pour toi.

 

J’ai détesté lorsque tu m’as abandonné. Ton cri déchirant que la vallée s’est renvoyé comme une balle de chiffon. Cet aveu de faiblesse je l’ai haï. Tu étais immortel. Tes bras pouvaient soulever la terre. Tes poings frappant ton torse faisaient danser les graines d’herbes folles tombées sur la mousse. Ton cou était à lui seul la preuve de la violence animale dont tu étais capable. Quand tu te levais, la forêt entière reculait. Quand tu hurlais, tous les êtres vivants levaient les yeux vers le ciel. J’ai détesté lorsque tu m’as abandonné. Ton corps tout entier me promettait une quiétude éternelle, et trois pauvres braconniers ont eu raison de toi ? Je t’ai haï, car je n’ai pas compris. Toi joyaux de la forêt, tu n’as pas su mettre en déroute des hommes à qui, moi, je tiens tête. Je les ai détestés aussi de nous avoir séparés. Et devant ton corps mutilé j’ai soudain senti le grondement de la création. Les nuages t’ont pleuré, les arbres ont chorégraphié un ultime au revoir. Et dans un spasme douloureux, je t’ai pardonné.

 

Aujourd’hui, tu me hantes. Je suis une vieille sorcière qu’on invite aux galas avec anxiété. On me regarde comme une folle antipathique. Et, c’est vrai. Je déteste ces cocktails du National Geographic. Je déteste tous ces croulants friqués qui boivent leur champagne en feignant de s’intéresser à une nature qu’ils n’ont jamais goûtée. Et chaque fois qu’ils m’adressent la parole, le cigare fumant entre leurs gros doigts potelés, j’imagine ta main amputée trônant sur leur table basse et glanant la cendre souillée par leurs lèvres cupides. Alors mes oreilles sifflent de ton hurlement regretté et je sens ta force m’envahir, me soulever de terre et refermer mes mains autour de leurs gorges flasques de dindons décérébrés. Ces gens dirigent le monde et ignorent tout de lui. Ils ne vivent que pour l’argent quand j’aurais pu mourir pour t’effleurer.

 

J’ai écris ce texte en atelier d’écriture. l’idée était d’écrire un texte dont les paragraphes commenceraient par : toi je t’aimais, j’ai aimé, J’ai détesté, Aujourd’hui. inutile de préciser que je venais de regarder Gorilles dans la brume.

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