Une terrible beauté est née

Mon premier post est logiquement consacré à un texte que j’ai écris en 2011 pour un concours de nouvelles organisé par la Biennale de Lyon et Télérama. J’avais remporté le premier prix. Il s’agissait d’écrire un texte à partir d’une phrase de Yeats: Une terrible beauté est née. Le texte devait compter exactement 2011 signes.

Elle redoute qu’il voie tout et détourne les yeux d’elle. Alors elle s’éloigne du fleuve comme elle peut, longe l’estuaire jusqu’à une plage encadrée de rochers sombres. Le sable est glacial. Elle ne sent plus ses pieds. Elle remonte le drap de laine le long de ses cuisses et entre dans l’eau jusqu’aux mollets. Elle arrache la couronne qui comprime son crâne et la jette à la mer. Le vent d’est s’est levé. Il emporte le papier froissé qu’elle tenait dans la main et fait venir les larmes aux coins de ses yeux. Viennent aussi les nuages noirs. Bientôt, ils étouffent le soleil et tout est gris. Une douleur lui traverse le ventre. Elle vacille. Elle sort de l’eau, trébuche sur les galets luisants. Quelques pas hésitants sur le sable froid. Elle tombe. La souffrance est trop grande. Elle lève les yeux vers le haut de la plage qu’elle n’a pas su atteindre. Les pins entament leur ballet. Ils balancent leurs chevelures vertes, frottent leurs aiguilles dans un froissement sifflé. Elle appelle son père, mais les albatros couvrent son cri. Ils tournent sur le ciel sombre comme des étoiles éteintes. La mer a grossi. Chaque vague se coiffe d’une crinière d’écume que le vent tresse en de longues nattes d’embruns. Ses mains se crispent, vaines poignées de sable. Une vague se brise sur les rochers dans un grondement extraordinaire. Mille gouttes blanches jaillissent dans le ciel menaçant. Les nuages se recroquevillent, s’emmêlent, fusionnent puis rugissent : la pluie tombe à torrents. L’eau du ciel colle les cheveux sur son visage et le tissu sur son ventre arrondi, lave le sang qui ruisselle de ses cuisses. Elle tremble de froid et de douleur. Les albatros dansent au creux de vagues prodigieuses. Ils se posent près d’elle par groupes de deux, baissent la tête vers le sol, piaulent un salut discordant. Les arbres se prosternent à présent. Et vague après vague, la mer s’approche en rampant pour accueillir sa fille. Calliope pousse un dernier cri et la sirène à peine formée disparaît dans l’écume.

Lors de la remise des prix, en discutant avec le président du jury, je me suis rendu compte qu’il n’avait pas compris le texte. Calliope est la Muse de la poésie mais aussi la divinité qui après s’être accouplée avec le fleuve donne naissance aux sirènes. Les sirènes sont d’une terrible beauté, d’où ce texte.

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