Lutte mésopotamienne

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Les muscles bandés, Enkidou se dresse dans la poussière d’Uruk. Il halète encore de sa longue course. La géométrie de la civilisation l’intrigue, lui qui ne connaît que le foisonnement de l’oasis. D’un œil farouche, il inspecte les murs fauves de la plus grande cité du monde, son temple et son palais de sable.

Une foule incrédule s’est formée autour de lui. On veut toucher son torse humanoïde, ses cornes de buffle et ses cuisses d’antilope, se convaincre de son existence et de l’espoir insensé qu’il souffle sur la ville. Devant la carrure formidable de l’homme du désert, nombreux sont ceux qui voient en lui leurs prières exaucées, l’allégorie du pouvoir divin venu déchoir le tyran.

 

Alors qu’il descend les marches du palais, Gilgamesh sourit. Il n’a jamais rencontré personne d’une taille égale à la sienne. Le roi d’Uruk serre les poings pour empêcher ses bras de trembler. La violence tourbillonne dans ses veines, hurlant la nécessité du combat. Il veut se mesurer à la part animale de cette moitié d’homme afin d’asseoir sa royauté sur la tête du monde. 

 

Les deux géants sont maintenant l’un devant l’autre.

— Où est-elle ? Feule Enkidou qui a quitté le paradis pour retrouver celle qui a partagé sa couche sept jours durant. 

Le rire de Gilgamesh fuse comme une insulte.

— Cette femme m’appartient, c’est moi qui te l’ai envoyée. »

Et le roi recule d’un pas, pour mieux contempler la rage froisser les traits de son rival.

 

Mais Enkidou n’est pas en colère. Derrière son masque impassible, le monde chavire en pensées. La perversité est nouvelle pour lui qui ne connaît que l’instinct des bêtes.  

Et Gilgamesh tremble de fureur devant cet être sur qui sa ruse ne semble avoir de prise. La haine lui coupe si brutalement le souffle que, dans un spasme de survie, son corps lâche un fabuleux coup de poing. Les murs du temple vacillent, Enkidou recule, étourdi.

 

Le roi d’Uruk est tétanisé par son geste. Toute sa violence s’est vidée dans son coup comme d’une amphore percée. Sa haine contre le sauvage est morte, et une sympathie inattendue lui réchauffe le ventre.

 

Si bien que Gilgamesh est surpris par la réplique d’Enkidou. Devant la foule ébahie, étouffant des cris de joie, le genou du tyran d’Uruk embrasse le sable. Il n’en a plus envie, mais il doit se battre. La rage s’est tue, tout n’est plus qu’orgueil.

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