Corps violent, redoutable, honteux

Comme le précédent, ce texte a été écrit en mini-atelier d’écriture improvisé. Je me suis inspiré du premier vers du poème d’Odilon-Jean Périer Mon corps.

 

J’entre enfin dans Dakar. Mballing est loin derrière maintenant. 80km à vue de nez. Je foule les trottoirs brûlés, les pieds encroutés de sang et de crasse. Je morfle. Un mal de chien qui pulse sous la plante de mes pieds et ceinture mes jambes jusqu’aux genoux. J’ai mal mais ça me plait. Il y a trop longtemps que je n’ai pas eu mal.

J’entre enfin dans Dakar, sa lumière saturée de jaune, de poussières, et de klaxons. Les passant me dévisagent, s’écartent, certains traversent la rue. Tant mieux. Je ne veux pas de leur pitié. J’en ai trop bouffé à Mballing dans leur « village de reclassement social ». J’en ai bouffé jusqu’à en avoir la gerbe. La pitié c’est un sentiment dégueulasse. C’est rien que des gens en bonne santé qui te font des grimaces pour te faire croire qu’ils pigent. Mais ils pigent quedal. Leur pitié, c’est un sentiment de supériorité comme les autres.

Une femme a poussé un cri. Elle sortait d’un magasin. Elle a du se sentir piégée. Elle m’a poussé et elle a couru. Un de ses sacs est tombé. Elle s’est arrêtée, elle a fait semblant d’hésiter puis elle s’est enfuie. Ça m’a fait du bien. Le respect, il n’y a que ça de vrai. J’en ai marre qu’on se foute de ma gueule. Qu’on me donne des « c’est pas grave », des « ça va s’arranger ». Dieu m’a baisé. Fin de l’histoire. Il m’a donné un corps plein de violence. Et sans me demander mon avis, mon corps a retournée sa violence contre moi.

C’est une violence inouïe. La pire des tortures. Celle que tu ne sens pas. La douleur c’est comme les petites étiquettes oranges sur les paquets de clopes de l’épicerie. C’est elle qui te dit le prix de ce que tu perds. Quand t’as pas de douleur, c’est bien pire. Tu peux te couper, te bruler ou même perdre une jambe, tout se vaux. À tel point que crever devient soudain une blessure comme une autre. Et quand t’acceptes que ton corps puisse crever dans ton dos, sans que tu t’en aperçoive, tu commence à mourir de l’intérieur. Et ça c’est grave.

Moi mon corps il a été si violent avec moi que je ne sens pratiquement plus rien. Je ne sens même plus les mouches qui grouillent sur mes lépromes. J ‘ai mis deux jours avant de réaliser que j’avais perdu mon premier doigt. Alors ça me fait du bien de voir les grimaces qu’on me balance à la gueule. Tant qu’on peut blesser mon orgueil, mon corps n’a pas gagné.

 

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